SaintJacquesInfo

Un exemple d’étude du patrimoine hérité des cultes à saint Jacques
Les tribulations des panneaux d’un retable du XVe siècle
L’intérêt de la persévérance et des coopérations entre chercheurs professionnels, amateurs éclairés, musées, marchands d’art

Denise Péricard-Méa

Notes de l'auteur

Je remercie très sincèrement toutes les personnes qui m’ont permis de retrouver ce tableau, de découvrir et d’analyser ce triptyque :
M. Gaston de Renty, l’un des descendants d’Hermann de Renty,
les chercheurs qui m’ont précédée : Hans Haug, Léon Palustre, docteur Moreau, Alfred Stange, Joseph Theubet, Humbert Jacomet,
la galerie Wildenstein,
les conservateurs et mes correspondants des musées de Colmar, Strasbourg et  Berne,
Pierre-Marc Allart, membre de la Fondation pour la reconstitution du triptyque,
Miguel Tain Guzman, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Santiago de Compostela pour sa lecture attentive et pour ses conseils.

Résumé

Arrivée à Tours en 2016, Denise Péricard-Méa a entrepris de retrouver un tableau qui avait été exposé par la Société Archéologique de Touraine (SAT) en 1890. Quelques mois de recherche basés sur ses connaissances antérieures lui ont permis non seulement de retrouver le tableau mais de découvrir qu’il était un élément d’un retable dont les éléments ont été identifiés. Ils permettent de le reconstituer. Mais il manque le panneau central dont la description est connue. Cette recherche permettra peut-être de le retrouver.

Texte intégral

Au départ, un panneau tourangeau

En 1988, le docteur Moreau1, président de la Société archéologique de Touraine et intéressé par Compostelle, terminait un article sur les chemins de Saint-Jacques en région Centre « en exprimant un regret, celui de n'avoir pu retrouver un tableau du XVIe siècle, attribué à l'école allemande, qui illustre, selon toute vraisemblance, la légende du pendu-dépendu et qui avait été exposé à Tours lors du 50e anniversaire de la Société Archéologique de Touraine en 1890 ». Cette légende raconte l’un des miracles de saint Jacques très souvent représenté en image, l’histoire de pèlerins allemands qui se font accuser de vol par un aubergiste ; l’un d’eux est pendu mais reste vivant car saint Jacques le soutient. Par un second miracle, le juge finit par être convaincu. A cette époque je travaillais avec le docteur Moreau et j’ai gardé en mémoire ce tableau perdu, puis je l’ai oublié. Venue habiter Tours, j’ai été questionnée par des érudits qui, eux non plus, n’avaient rien trouvé. Ceci m’a engagée dans la recherche de ce tableau.

  • 1  Moreau Jean, « A la découverte des chemins de Sa(...)

Image 1 : Tours, 1890

Une conception d’exposition en accord avec son époque

        Cl. Catalogue de l'exposition

          La première étape était de retrouver le catalogue de cette exposition qui, sans doute avait été rédigé. De fait, j’ai consulté une édition signée Léon Palustre, président de la SAT, parue sous deux formes chez L. Péricat, un in-4° et un in-folio, datées de 1891. Nulle trace du tableau, ni dans la liste des œuvres, ni dans l’une des nombreuses illustrations. Seuls étaient cités deux tableaux de l’école allemande, face à une profusion d’œuvres françaises, flamandes, italiennes etc. Grâce à la numérisation du catalogue de la bibliothèque de la SAT, j’ai retrouvé ensuite une modeste « 2e édition revue et corrigée » (chez Deslis), toujours signée Palustre et dans laquelle figurait la liste complète des œuvres et le nom de chacun des prêteurs. Elle était curieusement datée de 1890, ce qui m’a permis de la retrouver… Elle répondait sans doute à un mécontentement général car la première édition ne donnait pas les noms de tous les prêteurs dont des musées, des bibliothèques et de nombreux collectionneurs privés. Elle avait même omis de mentionner certaines œuvres. C’est ainsi qu’avaient été écartés quatre tableaux de l’école allemande, parmi lesquels se trouvait le tableau recherché par le docteur Moreau. L’Allemagne n’était pas vraiment en odeur de sainteté en 1890, en un temps où, depuis la défaite de 1870 la France ne rêvait que Revanche.

            Ce tableau peint sur bois de 86 × 72 cm. était présenté ainsi :

              « 6- Scène de miracle. XVIe siècle.
              Un mendiant se présente un vendredi dans une maison riche où l’on est attablé devant une tête de porc. Trois poulets sont à la broche. La cuisinière regarde ses maîtres et le mendiant. Pendant ce temps, les poulets reprennent vie et s’envolent.
              M. le baron de Renty, au Petit-Bois »2.

              • 2  Le baron Hermann Gaston Achille de Renty (1851-1(...)

              N’était-ce pas là une belle manière de rappeler que les ennemis Allemands sont des impies et qu’un beau jour Dieu les punira ? Trois ans plus tard, en 1893, Léon Palustre3 a trouvé une autre lecture du tableau dont il rappelle que « le sujet a fort intrigué tous ceux qui l’ont vu ». Il commente ainsi la notice : « d’aucuns prétendent que, certain vendredi, une cuisinière d'auberge ayant voulu servir un repas gras, les volailles mises à rôtir s'étaient tout à coup dégagées de la broche et envolées dans l'appartement ». L’interprétation qu’il propose lui semble plus valable ; il a lu le récit, récemment publié, Le pèlerinage d’un paysan picard à Compostelle, dans lequel Guillaume Manier, au XVIIIe siècle, rapporte une légende qu’il a entendu raconter en Espagne, à Santo Domingo de la Calzada.

              • 3  Bulletin de la Société archéologique de Touraine(...)

              Palustre expose sa trouvaille lors d’une séance de travail :

                « Des pèlerins allemands allant en Espagne traversaient Toulouse. L'un d'eux n'ayant point voulu écouter les propos galants d'une servante, celle-ci, afin de se venger, cacha un gobelet d'argent dans la valise du jeune homme qu'elle dénonça aussitôt après son départ. Malgré ses dénégations, il fut reconnu coupable et pendu. Quelques semaines après, à leur retour de Compostelle, les parents de ce malheureux éprouvèrent autant de surprise que de joie en le retrouvant en vie ; il leur apprit que pendant leur absence saint Jacques l'avait soutenu. Leur premier soin fut alors de courir chez le juge qu'ils trouvèrent à table et auquel ils racontèrent le miracle. Mais celui-ci, ne voulant pas y ajouter foi, répondit : ‘Si votre fils n'est pas mort, je veux que ce coq qui tourne, embroché, saute sur la table et chante’. Avec la permission de Dieu, le coq s'arracha aussitôt de la broche et vola dans l'appartement en chantant par trois fois, au grand étonnement du juge, qui s'avoua convaincu.

                  Le tableau de M. de Renty, dit-il, représente cette dernière scène dans tous ses détails :

                    A gauche, sont assis à table le juge et sa femme auxquels un échanson debout est en train de verser à boire. Ils écoutent attentivement le récit d'un vieillard — le père du pendu — qui, le chapeau à la main, leur fait part de l'événement. A droite, une servante, assise devant une large cheminée ?occupée à tourner la broche?, se retourne à demi pour écouter. Pendant ce temps, trois poulets qu'elle faisait rôtir se dégagent de la broche et de nouveau, pleins de vie, volent dans toutes les directions ».

                      Ce jour-là, Léon Palustre a présenté une photo du tableau, malheureusement pas encore retrouvée. Mais sa description est suffisamment précise pour que le doute soit levé sur le thème.

                        Ensuite, silence sur le tableau qui a retrouvé sa place chez M. de Renty.

                          Dans le même temps que le docteur Moreau, un autre pèlerin de Compostelle, Joseph Theubet président de l’Association suisse, eut vent d’un achat fait en 1989, par le musée Unterlinden à Colmar. Il le signala à Humbert Jacomet4 qui fit le rapprochement avec le tableau tourangeau et publia un article faisant état de cette trouvaille. Le musée Unterlinden en prend note, mais la nouvelle n’est pas parvenue jusqu’à Tours où cependant ce tableau n’était pas oublié. Consulté, le musée Unterlinden m’a permis de retrouver cet article et m’a communiqué l’image que tous espéraient.

                          • 4  Jacomet (Humbert), « Regard sur le culte et l’ic(...)

                          Image 2 : Chez le juge qui refuse de croire au miracle si les poulets ne s’envolent pas

                              Musée Unterlinden, Colmar

                                Le tableau tourangeau est un panneau de retable démembré

                                La suite de mes recherches m’a montré qu’il est l’un des cinq panneaux qui ornaient un retable, démembré, sans doute au XVIIe ou au XVIIIe siècle, daté des années 1470, attribué à un peintre de l’école de Schongauer, de Colmar. La composition en a été dressée avec un maximum de précisions en 1970, par Alfred Stange5. En 2009, Bernd Konrad a repris et réactualisé le corpus de Stange dans une base de données6. L’ensemble était consacré à la légende de saint Jacques. Outre le panneau conservé à Colmar, deux autres sont au musée de l’œuvre Notre-Dame à Strasbourg, un quatrième est à Berne, à l’Historisches Museum. Il manque un cinquième panneau, mentionné par Alfred Stange, en 1970, comme étant dans une collection privée à Schiltigheim, aujourd’hui introuvable. Nous en préciserons les détails ultérieurement.

                                • 5  Stange Alfred, Kritisches Verzeichnis der deutsc(...)
                                • 6  Dont la bibliothèque des musées de Strasbourg po(...)

                                Par quel singulier parcours le tableau tourangeau est-il entré en possession de M. de Renty puis passé de ses mains aux cimaises du musée de Colmar ? Il fallait tenter de retrouver trace des Renty qui avaient quitté Mettray depuis longtemps. Des membres de la famille, encore dans la région, m’ont orientée vers le détenteur des archives familiales. Elles « occupent une armoire entière ». C’est dire qu’elles livreront peut-être un jour la date et le lieu de son entrée. Mais combien de fois le tableau a-t-il changé de mains entre son acquisition par Hermann de Renty et son arrivée à Colmar ? La fiche d’inventaire du musée donne comme première information un achat signalé dans un article de 1936, avec une photo7. Cet achat avait été fait par la galerie Wildenstein à New York. Contactée par mail la galerie m’a envoyé immédiatement deux informations conservées dans ses archives. 

                                • 7  Kuhn Charles L., «A catalogue of German painting(...)

                                La première est que le tableau fut acheté en 1921 en tant que « Tableau primitif XVe siècle (Flemish-Schongauer) – Scène religieuse - chez Leroy, Antiquaire, Place Hoche 10, Versailles ».

                                  M. de Renty est décédé en 1926, c’est donc lui qui a mis son tableau en vente. Il avait sans doute raconté le thème de la légende, puisque l’antiquaire a souligné la « scène religieuse » que rien n’indique dans le dessin, mais n’a pas voulu aller plus loin. On est dans l’immédiat après-guerre et il ne le vend pas comme tableau de l’école allemande, mais comme flamand ou alsacien.

                                    Après la guerre durant laquelle ses cinq fils furent mobilisés, il ne tenait peut-être pas à conserver une œuvre d’art issue du pays ennemi. S’ils sont tous rentrés vivants, ils ont payé leur tribut. Le père a vu Ludovic, entièrement paralysé depuis 1917, mourir des suites de ses blessures en 1919. Robert, capitaine, a terminé la guerre malgré une blessure en 1915 qui lui valut d’être décoré de la croix de guerre et de la Légion d’honneur (« A demandé à venir au régiment actif ; nommé capitaine pour sa belle conduite. A donné, lors de l’attaque du 9 mai, l’exemple du plus beau courage ; a reçu deux blessures »)8.

                                    • 8  Le Gaulois : littéraire et politique, rubrique n(...)

                                    La seconde information donnée par la galerie Wildenstein est que le tableau fut ensuite « vendu en vente publique le 29 avril 1965 en tant que ‘Follower of Martin Schongauer’– The Legend of the Compostella Pilgrims - chez Parke-Bernet, New York, Lot numéro 34 » et acheté directement par la galerie Xaver Scheidwimmer à Munich, qui le remet en vente dès l’année suivante. Il est cette fois très bien identifié. Il est signalé comme étant dans une collection privée en 1970. Puis épilogue en 1989, le tableau est acheté par le musée Unterlinden à Colmar9. Il a retrouvé, sinon son lieu d’origine, du moins sa région d’origine.

                                    • 9  « Rapport moral pour l’année 1989 » et « Acquisi(...)

                                    Reconstituer l’ordonnancement du retable

                                    Les deux panneaux du musée de l’Oeuvre de Strasbourg ont-ils eu une vie moins mouvementée ?

                                      La sœur jumelle de l’image tourangelle est celle de l’arrivée des pèlerins à l’auberge. Dans l’entre-deux-guerres, Hans Haug10 pensait avoir trouvé sa trace « dans le commerce international en 1936 ». Le musée la retrouve en 1956, dans une correspondance avec la galerie Meissner de Zürich, qui en fournit les photos :

                                      • 10  Musée des Beaux-Arts de la Ville de Strasbourg.(...)

                                      « L’œuvre se trouve alors selon toute vraisemblance en possession du galeriste et collectionneur Kurt Meissner (1909-2004). En 1970, le tableau est mentionné par Alfred Stange, dans une collection privée, sans préciser s’il s’agit encore de celle de Meissner. Il est probable qu’il n’a pas quitté Zürich. Durant l’été 1983, Christian Heck, conservateur au musée Unterlinden de Colmar, informe les Musées de Strasbourg de la mise en vente du tableau, à Zürich, par la galerie Pierre Koller ».

                                        C’est à cette galerie qu’il est acheté en août 1984.

                                          Quant au tableau traitant de l’arrestation de saint Jacques, il est entré au musée de l’Oeuvre en 1937 après avoir fait partie de la collection Robert Forrer, de Strasbourg lequel le tenait, par échange, de la collection de Max Schützenberger.

                                            Avec autant d’éléments, il était tentant d’imaginer le retable tel qu’il a été voulu à l’origine, deux scènes des temps apostoliques pour le retable fermé et trois scènes médiévales pour le retable ouvert montrant que le pouvoir de saint Jacques a continué de s’affirmer bien longtemps après sa mort.

                                              Les deux scènes du retable fermé

                                              Fermé, le retable montrait, à gauche, l’arrestation de saint Jacques et à droite, une image de l’arrivée du corps en Galice. Ces deux images situées dans les temps apostoliques, avec des costumes « d’époque » sont d’une facture différente, celle de gauche, plus sombre, celle de droite plus lumineuse et plus riche, introduisant au plaisir attendu de l’ouverture des panneaux.

                                                Image 3 : Reconstitution du retable fermé

                                                A gauche arrestation de saint Jacques, musée de l’Oeuvre ND de Strasbourg
                                                A droite arrivée du corps en Galice, dépôt à l’Historisches Museum de Berne

                                                      © P.M. Allart

                                                        Le panneau de gauche représente une scène maintes fois traitée mais son interprétation est suffisamment difficile pour que des historiens d’art se soient risqués à la détailler. Certes on voit bien saint Jacques au premier plan, serein face au roi qui incline vers lui son bâton de justice. Derrière le saint, ses disciples qui semblent consternés, portant le Livre du saint. A l’arrière-plan un bâtiment, une prison ou un palais ? Des gardes armés de lances ? des spectateurs à la fenêtre ? Et un élégant bourreau tenant de la main gauche une massue hérissée de pointes. L’ensemble respire la sérénité.

                                                          A droite, une image de l’arrivée du corps en Galice qui, selon Alfred Stange, représentait « des taureaux tirant le sarcophage du saint dans le château-fort de la reine »11 un épisode de la Translation du saint relaté, entre autres, dans la Légende dorée. Ce panneau fait partie de la collection du « docteur Bruno Kaiser »12, en dépôt au musée de Berne qui, malheureusement ne dispose, à l’heure actuelle, d’aucune information sur l’origine et la date de son achat par le docteur Kaiser. Une notice, différente de la description donnée par Alfred Stange, accompagne le tableau :

                                                          • 11  Stange Alfred, « Kritisches Verzeichnis der deut(...)
                                                          • 12  En dépôt à l’Historisches Museum de Berne.(...)

                                                          « Scène de la vie de saint Jacques d’après la description de la Légende dorée. L’apôtre Jacques a été décapité le 25 mars. Des disciples apportent secrètement le corps dans un bateau et le laissent aller où souffle le vent. Des anges conduisant le bateau vers la Galice ».

                                                            Image 4 : Une représentation très riche de la Translation de saint Jacques

                                                              Arrivée du corps en Galice (v. ci-dessus)

                                                                Cette image des taureaux sauvages est rarissime en dehors de l’Espagne où elle est assez souvent représentée, par exemple au musée du Prado ou sur un retable de l’élise Santa Maria de Villalcazar de Sirga. Mais le tableau conservé à Berne, s’il montre effectivement des taureaux au premier plan, est d’une très grande richesse que ne révèlent ni la description qu’en a donnée Alfred Stange ni la notice conservée à Berne.

                                                                  Images 5 et 6 : Villalcazar de Sirga et Musée du Prado

                                                                      Le tableau du triptyque représente en réalité toute la légende de la Translation, d’une manière tout à fait exceptionnelle, qui semble n’avoir jamais été mise en image ainsi, même en Espagne. Il récapitule tous les événements qui se seraient passés à Padron au moment de l’arrivée du corps de saint Jacques en Galice, venu de Jérusalem dans une barque de pierre miraculeuse (à l’arrière-plan, au centre du tableau), accompagné de quelques disciples. Les hommes demandent à la reine Louve (château un plan davantage en arrière) un lieu pour ensevelir saint Jacques. Elle les fait poursuivre par l’armée du roi mais, au passage des soldats, un pont s’écroule, évoqué en haut à gauche du tableau. La reine envoie alors les disciples chercher des bœufs sauvages dans la montagne, là où règne un affreux dragon (mort en crachant du feu, coupé en deux, en haut à droite). Les bœufs deviennent doux (en bas à droite). L’un des disciples montre la croix qu’ils ont brandie pour terrasser le dragon. C’est ensuite, lorsqu’ils redescendent de la montagne, que la reine se convertit. Mais pas trace d’un « sarcophage » car saint Jacques est bien vivant, avec le même visage que sur le tableau de l’arrestation. Et quel est ce tau qu’un disciple a utilisé pour apaiser les bœufs ? Le tau de saint Jacques que l’on voit au porche de la Gloire à Santiago ?

                                                                        Voici comment la Légende dorée raconte une partie de ce tableau :

                                                                          « ’Prenez mes boeufs qui sont sur la montagne ; attelez-les à un char, portez le corps de votre maître, puis dans le lieu qu'il vous plaira, bâtissez à votre goût’. Or, elle savait que ces bœufs étaient des taureaux indomptés et sauvages ?? Les disciples, ne soupçonnant pas malice, gravissent la montagne, où ils rencontrent un dragon qui respirait du feu ; il allait arriver sur eux, quand ils firent le signe de la croix pour se défendre et coupèrent ce dragon par le milieu du ventre. Ils firent aussi le signe de la croix sur les taureaux qui, instantanément, deviennent doux comme des agneaux ; on les attelle ; et on met sur le char le corps de saint Jacques avec la pierre sur laquelle il avait été déposé ».

                                                                            Les trois scènes du retable ouvert

                                                                            Le spectateur est transporté au XVe siècle, dans un monde idéal de serviteurs enrubannés, jeunes et beaux. Seul le visage fermé de l’aubergiste laisse pressentir le drame qui, malheureusement, manque encore. L’ensemble représente l’un des miracles de saint Jacques parmi les plus populaires, raconté aussi dans la Légende dorée.

                                                                              Au XIe siècle, deux pèlerins allemands, un père et son fils, partent pour Compostelle. Arrivés à l’auberge à Toulouse, l’aubergiste malhonnête cache une pièce d’orfèvrerie dans le sac de l’un des pèlerins endormis. Le lendemain, les pèlerins partent mais sont rattrapés par les gens d’armes qui trouvent l’objet volé. Le fils est pendu. Dans la version classique, le père continue sa route vers Compostelle puis revient sur le lieu du supplice et a la joie de retrouver son fils vivant, soutenu par saint Jacques. Eperdu de bonheur, il se précipite chez le juge qui lui répond qu’il croira à son histoire si les poulets entrain de rôtir à la broche s’envolent en chantant. Ce qui advient. L’aubergiste est pendu à son tour.

                                                                                C’est ainsi que l’histoire fut illustrée sur ce retable ; à gauche, l’arrivée des pèlerins à l’auberge et leur accueil par l’aubergiste, au milieu l’image perdue représentant l’arrestation du jeune pèlerin et sa pendaison, à droite l’heureux dénouement de l’histoire, le père devant le juge et le miracle des poulets vivants.

                                                                                  Image 7 : Reconstitution théorique du retable ouvert

                                                                                      © P.M. Allart

                                                                                        En présentant ce retable avec les bribes de l’histoire des panneaux qui l’ont constitué, nous espérons attirer l’attention sur lui. Qui sait, un collectionneur, un directeur de musée ou de galerie pourra-t-il nous mettre sur une piste permettant peut-être de retrouver un jour la partie manquante ?

                                                                                          Notes

                                                                                          1  Moreau Jean, « A la découverte des chemins de Saint-Jacques en Indre-et-Loire », bull. SAT, XLII, 1988, p. 221-239.

                                                                                          2  Le baron Hermann Gaston Achille de Renty (1851-1926) habitait le château du Petit-Bois à Mettray, un gros bourg proche de Vouvray dont il fut maire de 1900 à sa mort (ce dernier renseignement donné par la mairie de Mettray).

                                                                                          3  Bulletin de la Société archéologique de Touraine, t. IX, 1892-1894, p. 225-226.

                                                                                          4  Jacomet (Humbert), « Regard sur le culte et l’iconographie de saint Jacques [en Alsace] », Le Saint Jacques de Gueberschwihr, une sculpture bâloise du début du XVIe siècle, Musée d’Unterlinden, Colmar, 1993, pp. 32?61. https://independent.academia.edu/HumbertJacomet

                                                                                          5  Stange Alfred, Kritisches Verzeichnis der deutschen Tafelbilder vor Dürer, Munich, 1970, vol. II, p. 45, n° 38.

                                                                                          6  Dont la bibliothèque des musées de Strasbourg possède une copie sur DVD-Rom. Les panneaux portent les n° 138 à 141, dans le chapitre I-Oberrhein (notices 1à 172).

                                                                                          7  Kuhn Charles L., «A catalogue of German paintings of middle ages and Renaissance in American collections», Cambridge – Massachussets, Harvard University Press, 1936, p. 49, n° 171, repr. pl. XXX.

                                                                                          8  Le Gaulois : littéraire et politique, rubrique nécrologique, 5 mai 1926 ; Base Léonore.

                                                                                          9  « Rapport moral pour l’année 1989 » et « Acquisitions 1989 », dans Bulletin de la Société Schongauer 1987-1992, Colmar, musée d’Unterlinden, 1993, p. 33 et 182.

                                                                                          10  Musée des Beaux-Arts de la Ville de Strasbourg. Catalogue des peintures anciennes, Musées municipaux, Strasbourg, 1938.

                                                                                          11  Stange Alfred, « Kritisches Verzeichnis der deutschen Tafelbilder vor Dürer », Munich, 1970, vol. II, p. 45, n° 38.

                                                                                          12  En dépôt à l’Historisches Museum de Berne.

                                                                                          Pour citer ce document

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                                                                                          URL : http://lodel.irevues.inist.fr/saintjacquesinfo/index.php?id=1619

                                                                                          Quelques mots sur :  Denise Péricard-Méa

                                                                                          Docteur en histoire, Responsable de la recherche à la Fondation David Parou Saint-Jacques - denise.pericard-mea@cnrs.fr - http://www.saint-jacques.info