Paris 2011

Session 2 - Translation as a profession / Le métier du traducteur

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Anne-Marie Taravella et Alain O. Villeneuve

Aspects humains des technologies langagières dans l’organisation

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Résumé

Dans la présente communication, nous cherchons à cerner les effets que l’utilisation de technologies langagières, notamment les outils d’aide à la traduction, peut avoir dans une organisation, à la fois sur le plan de la production et sur le plan du bien-être professionnel des employés. La motivation accroît la créativité et réduit le risque d’épuisement professionnel. L’utilisation de systèmes d’information langagiers (SIL) s’accompagne de gains potentiels de productivité et de qualité pour l’organisation qui les met en place. Du point de vue des langagiers, ces outils doivent servir le traducteur, sans lui enlever l’autonomie et la motivation intrinsèque qui sont les facteurs de son bien-être en même temps que de son rendement.

Full text/Texte intégral

Introduction

1Certaines ressources appartenant aux technologies langagières (par ex. Termium, Antidote) sont déjà largement utilisées par les traducteurs de textes pragmatiques au Canada. Le Canada est un pays où deux langues officielles sont reconnues et il est prévu dans les différentes législations qu'un citoyen canadien peut recevoir les services gouvernementaux et autres dans la langue de son choix. De plus, la population d'expression française constitue une minorité linguistique en Amérique du Nord et le pays connaît une insuffisance chronique de traducteurs. Il est donc normal que les outils d'aide à la traduction fassent l'objet d'une attention particulière. Aujourd'hui, l'adoption de ces outils (Systran, LogiTerm, SDLX, Multitrans, MultiTerm, etc.) se généralise. La plupart des études consacrées aux technologies langagières portent sur un aspect technique de leur conception, de leur efficacité ou de leur degré d'exactitude, mesuré quantitativement (Rychtyckyj, 2007, Barrachina, 2009). Certaines, plus rares, s'intéressent à leur adéquation avec les pratiques des traducteurs (Désilets, 2008, Mélançon, 2009), considérés individuellement. Peu, à notre connaissance, s'intéressent à leur utilité selon une perspective organisationnelle.

2Dans la présente communication, nous chercherons à cerner les effets que l’utilisation de technologies langagières, notamment les outils d’aide à la traduction, peut avoir dans une organisation, à la fois sur le plan de la production et sur le plan du bien-être professionnel des employés. Notre recherche est exploratoire et vise essentiellement à mieux comprendre le phénomène et à relever des pistes de recherche prometteuses. À partir de quelques entrevues que nous avons conduites sur le terrain, nous dégageons certains éléments de réflexion qui nous permettront de mieux définir les axes de recherche que nous poursuivrons par la suite. Nous dégageons de notre matériel d'entrevue que, si les attentes en matière de productivité sont bien connues, il existe des facteurs de stress potentiels importants sur le bien-être professionnel des langagiers. L’étude détaillée de ces facteurs conduirait à mieux comprendre les conditions de la réussite de la mise en œuvre d’une nouvelle technologie langagière dans une organisation prestataire de services de traduction.

Technologies langagières (TL) et organisation

3Dans un article consacré à la recherche dans les disciplines informatiques, Glass et coll. (2004) subdivisent le domaine informatique en trois sous-domaines correspondant à la répartition souvent adoptée pour la formation universitaire : l’informatique, le génie logiciel et les systèmes d’information (SI). Constatant que les chercheurs de ces trois disciplines semblent appelés de plus en plus à collaborer, mais que parallèlement, la nature et la portée des recherches de chaque discipline, par contraste avec les deux autres, sont mal délimitées, les auteurs examinent près de 1500 articles de revues scientifiques pour dégager les caractéristiques propres à chaque discipline. Ils observent ainsi que les SI se distinguent de l’informatique et du génie logiciel, qui se situent principalement au niveau technique, par leur préoccupation organisationnelle et comportementale :

IS (...) is quite different. It examines topics related largely to organizational concepts, especially usage/operation and technology transfer, it also explores systems/software topics, all primarily at a behavioral level of analysis. It uses evaluative research approaches, using field studies, laboratory experiments, case studies, as well as several other research methods. The IS discipline also draws from and relies on a variety of reference disciplines, some of which are located in schools of business. (Glass et coll., 2004, p. 93)

4C’est dans le champ de recherches des systèmes d’information ainsi décrit que nous situons l’étude de l’adoption et de l’utilisation des technologies langagières dans les organisations. En particulier, nous nous concentrons dans la présente communication sur l’utilisation des technologies (usage/operation) et l’attitude face au travail (behavioral level of analysis) de l’employé d’une organisation fournissant des services langagiers. La présente communication ne décrit pas une étude de cas complète. Elle reflète le résultat de travaux exploratoires qui nous conduiront à mieux cerner la problématique de notre thèse de doctorat. Nous rendons néanmoins compte, à titre d’illustration et de première approche du terrain, de deux entrevues non structurées réalisées en 2011 avec des professionnels de la traduction au Québec. Le premier, que nous appellerons Stéphane, est employé du service linguistique d’une grande organisation exerçant dans un domaine technique. Au sein de son service, il participe activement à la définition des outils technologiques d’aide à la traduction qu’il utilise et met à la disposition des pigistes. La deuxième, que nous appellerons Marine, est traductrice dans un cabinet qui fournit des services langagiers à une clientèle diversifiée. Elle utilise les logiciels d’aide à la traduction selon les directives fournies par son employeur.

Productivité de l’organisation

5Quel est l’intérêt pour une organisation de mettre en place des outils d’aide à la traduction ?

6Une des réponses possibles est la capacité de traiter un volume important de texte à traduire. Ainsi, comme l’expose Rychtyckyj (2007), le constructeur automobile Ford utilise depuis 1998 un système de traduction automatique sans intervention humaine basé sur le logiciel SYSTRAN. L’importance du volume des textes à traduire dans un temps très court et les coûts associés à la traduction ont conduit l’entreprise à rejeter la possibilité de confier à des traducteurs humains la traduction des manuels techniques à l’intention des ouvriers de ses chaînes de montage du monde entier. L’auteur reconnaît toutefois que l’exactitude des traductions n’est pas comparable avec celle de la traduction humaine. Le système de TA de Ford lui permet avant tout de fournir rapidement des traductions « correctes », utilisables par les utilisateurs, dans un délai extrêmement court.

A machine-translation system, even in a semi-controlled setting, will not generate translations that are as accurate as those completed by a trained human translator. ... These translations may not be as natural as those provided by human translators, but they will provide the correct information to the users. (p. 38)

7Il faut noter ici que la question du coût n’est pas tranchée. On peut être porté à croire que l’économie consistant à investir dans un outil technologique plutôt que de payer des traducteurs humains est un moteur important du choix des technologies langagières par les organisations. Dans ce cas précis, rien ne prouve pourtant que le coût du système de TA soit inférieur à celui de la traduction humaine, toutes choses étant égales par ailleurs, étant donné l’investissement initial et les investissements de maintien nécessaires pour que le système continue de produire des traductions utilisables :

The easiest way to calculate the benefits of using the machine translation is to compare the costs of human translation versus the cost of developing an MT solution that can generate translations with the same accuracy. ... We can develop translations that are highly accurate ..., but this is directly dependant on the involvement of the bilingual technical people with the creation of technical glossaries. ... The main payoff for this project is that we are able to provide “understandable” translations to our users around the world in a timely manner without utilizing any direct human intervention. (p. 38)

8Un autre objectif possible pour l’organisation dans le choix des outils d’aide à la traduction est l’uniformisation de la terminologie et de la phraséologie en vue de faciliter le contrôle de la qualité de la traduction. Dans l’entreprise de Stéphane, par exemple, la tâche traduction est pour l’essentiel sous-traitée : les employés de l’entreprise alimentent une base de données LogiTerm et y donnent accès par le Web aux pigistes qui se voient confier les traductions. Le service linguistique de l’entreprise s’occupe ensuite d’assurer le contrôle qualité des traductions qu’il reçoit (ici, toute traduction fait l’objet d’une révision humaine intégrale). La consultation de la base LogiTerm Web par les pigistes ­– combinée à la consultation de l’extranet mis à leur disposition et où ils peuvent trouver un certain nombre de lexiques, liens vers les ressources terminologiques approuvées par l’entreprise, etc. – permet donc de régler par avance un certain nombre de questions qui pourraient être soulevées au moment du contrôle qualité.

9Enfin, les outils d’aide à la traduction peuvent être considérés comme un facteur de gain de productivité individuelle.

10Barrachina et coll. (2009) ont constaté que l’utilisation d’un système IMPT (interactive-predictive-machine translation, p. 4), où les propositions d’un système de traduction automatique statistique sont systématiquement examinées par un traducteur humain, donnait lieu à des économies de temps humain non négligeable et à des gains potentiels de productivité importants dans un objectif de maintien de la qualité (sous réserve que les textes à traduire soient suffisamment proches de ceux utilisés dans la base d’apprentissage des outils de TA). Il convient de noter cependant que les auteurs citent, parmi les facteurs pratiques à prendre en compte dans un projet d’implantation d’outils de cette nature, la nécessité de permettre au traducteur humain de s’approprier l’outil :

One of the most obvious issues is that a carefully designed graphical user interface (GUI) is needed to let the users actually be in command of the translation process, so that they really feel the system is assisting them rather than the other way around. In addition, an adequate GUI has to provide adequate means for the users to easily and intuitively change at will IPMT engine parameters that may have an impact on their way of working with the system. (Baracchina et coll., 2009, p. 24).

11Le gain de temps semble réel, sous réserve que l’outil réponde à un besoin clair et allège la charge du traducteur. En tant qu’ancien travailleur autonome, Stéphane nous explique l’intérêt qu’il reconnaît aux mémoires de traduction :

Quand j’étais à mon compte, avant d’utiliser DéjàVu, c’était la mémoire... C’était vraiment la recherche dans mes dossiers. Je me disais tout le temps, ‘me semble que j’ai déjà traduit ça’... Le nombre d’heures que je perdais dans une journée à aller fouiller dans mes dossiers pour essayer de trouver des machins... Pour moi, c’est vraiment à ça que ça sert les outils, pour gagner du temps de ce côté-là.

12Ce même effet est applicable aux pigistes de l’entreprise, qui gagnent du temps grâce à la base de données LogiTerm Web sur leurs tâches de recherche terminologique et phraséologique.

13De la même façon, Marine affirme que le recours aux outils de TAO pour la traduction de textes répétitifs est « un vrai soulagement » lorsque la récupération de la traduction antérieure de segments parfaitement identiques est possible. Elle constate aussi que son cabinet demande à ses traducteurs d’être « plus productifs, depuis la dernière année et demie » et leur impose un objectif de rendement mesuré en nombre de mots par jour, ce qu’il ne faisait pas auparavant. Il est intéressant de noter à ce sujet que, en ce qui concerne l’employeur de Marine du moins, l’objectif de rendement est fixé en fonction des mesures que donne le logiciel de TAO : d’après le nombre de mots visés par une correspondance exacte, une correspondance floue, etc., le cabinet attribue une « valeur en mots » pondérée aux textes à traduire. Ainsi, un texte qui comporte 1000 mots pourra représenter, dans la charge de travail du traducteur, 750 mots seulement après analyse par le logiciel.

Efficacité et satisfaction au travail

14Capacité de traiter un volume important de texte dans un délai court, uniformisation de la terminologie et de la phraséologie et accroissement de la productivité individuelle sont au moins trois raisons pour une organisation de vouloir adopter les technologies langagières. Le traducteur, de son côté, y trouve-t-il un intérêt individuel en ce qui a trait au confort de travail ?

Variété des tâches, autonomie et satisfaction au travail

15Des travaux sur l’organisation du travail, notamment dans le secteur manufacturier au 20e siècle, ont montré que la logique économique conduisait bien souvent à une simplification du contenu du poste :

Few would deny the economic success associated with this approach to job design, the prime example of which is the assembly line. The rationale is relatively straightforward. If jobs are simplified, monetary costs are reduced, since errors are less likely to occur, less-skilled labour may be recruited, and training times are shortened. (...) In its most extreme form a simplified job may be characterized for the individual by : the continuous repetition of a single operation with a short time-cycle, no discretion over how to carry out the tasks, no control over the pace of work, and, perhaps as an unintended consequence, severely restricted opportunities for social interaction in the work situation. (Warr et Wall, 1975, pp. 116-118)

16Dans cette logique de simplification, les facteurs de bien-être de l’employé ne sont pas pris en compte comme étant pertinents. Pourtant, Warr et Wall (1975) montrent que la satisfaction globale au travail est fortement corrélée avec quatre variables liées au contenu du poste : la variété des tâches, l’autonomie, l’identification avec le poste et la rétroaction (ibid., p. 123). Certes, le travail du traducteur n’est pas un travail manufacturier et l’application d’une logique industrielle à ce travail intellectuel et créatif ne doit pas se faire directement. Cependant, retenons à ce stade que la satisfaction globale d’un employé et son rendement étant liés au contenu de son poste, la modification de ce contenu pourrait avoir une incidence sur cette satisfaction et ce rendement et intéressons-nous à ce qui peut influencer une compétence plus centrale du travail langagier : la créativité.

Créativité et motivation

17Nous entendons par créativité du traducteur l’aptitude de formuler des solutions nouvelles à un problème de traduction non encore rencontré ni précisément répertorié par les outils. Dans une étude ethnographique sur l’utilisation des ressources linguistiques par les traducteurs, Désilets et coll. (2009) constatent que les traducteurs sont enclins à utiliser l’ensemble des ressources qu’ils jugent utiles, même celles qui sortent du cadre imposé ou approuvé par les « puristes » du domaine, « because they feel confident in their ability to use their judgment to retain only appropriate solutions » (p. 7) Dans cette acception, la créativité est donc liée à l’autonomie au travail, puisque le traducteur doit être libre de choisir les ressources qu’il juge utiles pour résoudre un problème précis.

18La motivation est un autre facteur important de la créativité. Dans « Motivating Creativity in Organizations », Amabile (1997) reprend le concept de « motivation intrinsèque » (intrinsic motivation) proposé par Schawlow et en tire l'hypothèse principale d’une double théorie sur la créativité. La motivation intrinsèque, rappelle-t-elle, désigne l'ardeur à effectuer un travail parce qu’il nous satisfait sur le plan personnel. Constatant que la capacité de produire des idées nouvelles, donc d'être créatif, dépend largement de la motivation intrinsèque d'un individu, mais aussi des connaissances de cet individu dans le domaine concerné et de ses aptitudes créatives (expertise et creative skills, Amabile, 1997, p. 42), Amabile propose une théorie de la créativité individuelle où la créativité s'exerce à la jonction de ces trois facteurs. L’auteure maintient toutefois que la motivation demeure le facteur le plus déterminant, puisqu'une forte motivation intrinsèque peut même compenser un manque de connaissances ou d'aptitudes créatives (et qu'une motivation externe – extrinsic, ibid. p. 44 - bien pensée peut stimuler la créativité).

19En ce sens, la motivation est un aspect important du bien-être professionnel des traducteurs, puisqu’elle alimente leur créativité dans la recherche de solutions.

Motivation et épuisement professionnel

20Quels sont les effets d’une dégradation de la motivation ? Le rapport que l’employé entretient avec la tâche qu’il doit accomplir est, s’il est mauvais, une source potentielle de démotivation et d’épuisement. Toutefois, si ce rapport est bon, il peut compenser les effets négatifs d’autres facteurs et accroître la motivation (Fernet, 2010). Yukl (2010) indique que « la maîtrise de l’information constitue [...] une source de pouvoir pour les gestionnaires ». De la même façon, on pourrait dire que la maîtrise de la tâche (job control) est une source de pouvoir pour l’exécutant. Cette maîtrise de la tâche est définie ainsi par Fernet et coll. (2004) : « maîtrise du processus lié au travail ; capacité de prendre des décisions et possibilité d’exercer une certaine maîtrise à l’égard du travail à accomplir » (p. 41). Or, d’après l’étude de Fernet et coll. (2004), qui ont appliqué le modèle des exigences liées aux tâches et de la maîtrise des tâches (job demand-job control model) à l’analyse des prédicteurs de l’épuisement professionnel (burnout), la maîtrise de la tâche est un facteur apaisant qui compense les effets négatifs de l’accroissement des exigences liées aux tâches. Dans une autre étude, Fernet et Austin (2010) appliquent le modèle des exigences liées aux tâches et des ressources liées aux tâches (Job demand-Job resources model) à la mesure de l’influence de la motivation professionnelle (work motivation, Fernet, 2010, p. 3) sur l’adaptation des employés à leur environnement professionnel, leur épuisement émotionnel et leur engagement professionnel. Les résultats de cette étude auprès de proviseurs d’établissements d’enseignement montrent que la motivation professionnelle, qu’elle soit basée sur l’autonomie ou le contrôle (autonomous motivation vs. controlled motivation), a une influence importante sur la perception des employés de leur environnement de travail ; en retour, les conditions de travail, en particulier les ressources liées aux tâches, ont un effet sur la motivation. En particulier, la motivation autonome ou intrinsèque, qui correspond au fait qu’un employé effectue sa tâche pour le plaisir qu’il en retire (par opposition à la motivation extrinsèque, qui correspond à une gratification de provenance extérieure, et à l’amotivation, qui est l’absence de motivation) (Fernet, 2010, p. 5) a un effet positif largement supérieur à la motivation contrôlée sur l’engagement professionnel et l’épuisement émotionnel (Fernet et Austin, 2010, p. 18).

21Les travaux de Fernet et de ses collègues présentent un intérêt particulier dans l’étude de l’effet des mécanismes d’influence et de coopération dans l’organisation sur les individus qui la composent : outre qu’ils apportent un complément nécessaire à la recherche sur les relations entre les différentes variables, ils ont le mérite d’inciter les gestionnaires à tenir compte du facteur humain dans l’attribution et la description des tâches. En effet, il ne suffit pas de vouloir obtenir un résultat et d’en imposer l’objectif à l’employé ; il convient, si on veut maximiser le bien-être de la ressource humaine dans l’exécution de sa tâche et prévenir l’épuisement professionnel, de tenir compte d’une variété de facteurs, dont les caractéristiques de la tâche et de l’environnement de travail, le type et le degré de motivation de l’employé, etc.

Observation sur le terrain : effet de la mise en œuvre de systèmes d’information langagiers

22Nous appelons systèmes d’information langagiers (SIL) les systèmes mis en place par une organisation pour recueillir, mettre à jour et diffuser les données langagières auprès des différents intervenants de la chaîne de production de textes traduits. Nous avons montré en quoi la mise en œuvre d’un SIL est désirable pour l’organisation et permet un gain de temps individuel pour le langagier. Nous nous intéresserons dans la dernière partie de cette communication à l’effet qu’a cette mise en œuvre sur la motivation d’un langagier, en nous appuyant sur l’expérience de Stéphane et de Marine, et proposerons des pistes de réflexion sur l’effet qu’a en retour le bien-être du langagier sur l’organisation qui l’emploie. Nous rappelons qu’il s’agit ici de soulever des interrogations, qui ne sauraient être généralisées sans une étude de plus grande envergure.

23Stéphane décrit une utilisation des SIL très collaborative, au service des pigistes et des réviseurs, qui ont une grande latitude quant au choix de la solution retenue et à l’expression de leur propre créativité :

Nos pigistes fonctionnent avec ce qu’ils veulent [...] On leur envoie un texte en Word, ils nous renvoient un texte en Word, et ce que LogiTerm fait, c’est que une fois que c’est approuvé, c’est aligné automatiquement avec LogiTerm. [...] Notre philosophie, c’est pas d’imposer des outils à quiconque, [...] on a des collaborateurs avec qui on fait affaire depuis plusieurs années, ils connaissent bien la boîte, ils connaissent bien nos mandats, donc ils ont quand même assez de latitude généralement dans les mandats.

[...] Quand il y a un titre, parfois, ou un nom de programme, un concours à nommer, tout le monde s’y met et on fait un petit brainstorming par courriel.

24Dans ce cas-ci, l’outil a été adopté et adapté par les utilisateurs. Les traducteurs le consultent pour accroître la qualité de leurs traductions, tandis que les réviseurs l’alimentent avec les traductions révisées. D’un côté, les traducteurs s’en servent, de l’autre, les réviseurs le maîtrisent.

25Dans l’entreprise de Marine, les terminologues alimentent les mémoires de traduction avec les textes de référence, les coordonnateurs effectuent la prétraduction et fournissent le texte prétraduit accompagné de statistiques au traducteur, en lui précisant quel outil (SDLX, LogiTerm ou Trados) il doit utiliser pour ce client. Le traducteur envoie ensuite le texte traduit au réviseur, au format Word, récupère les modifications ou les commentaires au format Word et intègre manuellement les modifications dans le texte qui alimentera la mémoire de traduction. Personne n’a donc de maîtrise globale du contenu des bases de données.

26Marine reconnaît l’intérêt de l’utilisation de technologies langagières. Elle est consciente du gain de temps que cette utilisation représente et trouve frustrant de ne pas pouvoir recourir à ces outils lorsque le texte s’y prête, pour des raisons autres que celles liées aux caractéristiques du texte :

Quand je traduisais dans les valeurs mobilières, on pouvait pas travailler avec un logiciel d’aide à la traduction à cause de la plate-forme dans laquelle les documents... C’était pas compatible. Mais ça aurait été très, très avantageux ... C’était des documents très ennuyants à traduire aussi, le contenu était vraiment pas intéressant, pis c’était toujours les mêmes formulations qui revenaient. On aurait sauvé un temps fou.

27Marine n’est donc pas réfractaire à l’adoption de nouvelles technologies. En revanche, elle trouve frustrant de ne pas avoir le choix de la méthode :

En fait, ce qu’on sent, c’est que, vu qu’on est beaucoup dans l’urgence, on fait pas nécessairement les choses dans le bon ordre. Par exemple, dans le cas d’un gros projet, ou d’un moyen projet, même sur 10 000 mots, si t’as 30 % de répétitions sur 20 fichiers, et que tu vas avoir deux personnes qui vont travailler dessus, ça vaut peut-être la peine de faire un fichier qui contient toutes les répétitions et de les traduire en premier, et puis après ça de les intégrer dans la mémoire. Comme ça, les segments et les termes en commun aux fichiers qui sont répartis sur les deux personnes vont être traduits de la même façon dès le départ.

[En réalité, chacun traduit de son côté et] il y a un réviseur qui révise les travaux des deux traducteurs et se rend compte qu’il y avait... On savait qu’il y avait des répétitions, mais on n’a pas pris le temps de regarder où.

28Ce qui heurte cette traductrice, c’est le fait qu’elle a peu de maîtrise sur les processus, que sa capacité de décision est limitée :

[L]es outils d’aide à la traduction sont aussi bons que la personne qui les utilise, dans le sens où faut que chacun trouve sa méthode, parce que même si on travaille avec des machines, on est tous des humains, et personne a le même jugement, personne a la même vitesse [...] Mais si moi, je suis plus lente à entrer des corrections que mon voisin, et que je préfère aligner le texte après, ben, ce serait l’fun que ça soit mon choix.

29Enfin, l’obligation de rester devant son poste informatique de 8 h à 16 h 30, avec une pause déjeuner obligatoirement comprise entre 12 h et 13 h, sans la possibilité d’aller « prendre une marche » après la livraison d’un gros projet, ni d’informer les coordonnateurs d’une fatigue physique ou intellectuelle passagère qui réduirait son rendement de façon temporaire, parce que « ce serait mal vu » est source de stress pour Marine. En réponse à notre remarque disant que sa description de son poste ressemblait à du travail posté, elle a répondu que oui, c’était « du travail à la chaîne ».

30Stéphane rend compte d’une expérience diamétralement opposée, où l’autonomie des langagiers salariés est très importante : « Chez nous, les outils ont vraiment été mis en place pour être à notre service et c’est l’équipe en fait qui a mis en place... qui a choisi les outils, qui les a implantés. C’était pas vraiment une décision qui nous a été imposée. » Fait notable, la décision même d’adopter des outils de TL est venue des employés, qui se sont en quelque sorte auto-organisés, et non des dirigeants de l’entreprise. « On a vraiment beaucoup de mainmise sur notre travail, sur notre environnement de travail », ajoute Stéphane.

31De fait, c’est cette grande autonomie dans le travail (ce qu’on appellerait job control dans le modèle des exigences liées aux tâches et de la maîtrise des tâches (job demand-job control model, Fernet et coll., 2004) qui a conduit Stéphane à accepter de renoncer à son statut de travailleur autonome pour le statut de salarié, dont il apprécie les avantages, mais pour lequel il n’aurait pas sacrifié son autonomie :

C’est très autonome. C’est une des choses qui m’a attiré. Quand j’ai décidé que ça me tentait [d’arrêter le travail autonome], j’ai fait quelques entrevues, dont une dans une agence, et... non, c’était pas pour moi de rester devant mon ordinateur à me faire dire, à chaque moment, quoi réviser [...] Ça donnait vraiment l’impression d’être un travail à la chaîne. »

32Il est important de noter que l’autonomie des langagiers dans la façon de gérer l’organisation de leurs tâches et les ressources à leur disposition s’exerce néanmoins, dans l’entreprise de Stéphane, dans un contexte de rendement élevé. Les services linguistiques sont une composante de poids de la communication de l’entreprise ; le volume à traiter est important et les échéances peuvent être serrées. Néanmoins, les employés du service ont la latitude de s’organiser comme ils le veulent pour répondre à la demande.

33Si les caractéristiques du poste ont convaincu Stéphane de réintégrer les rangs des langagiers salariés, elles ont conduit Marine, traductrice diplômée et membre elle aussi de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ), à décider de quitter bientôt la profession.

Conclusion

34L’utilisation de systèmes d’information langagiers s’accompagne de gains potentiels de productivité et de qualité pour l’organisation qui les met en place. Du point de vue des langagiers, ces outils doivent servir le traducteur, sans lui enlever l’autonomie et la motivation intrinsèque qui sont les facteurs de son bien-être en même temps que de son rendement.

35Nous avons montré dans cette communication, par l’étude de travaux publiés, qu’il était possible d’établir un lien entre la motivation intrinsèque (l’ardeur au travail découlant du plaisir qu’on retire de son accomplissement), la créativité et le rendement individuel. La motivation intrinsèque est un facteur de productivité ; elle facilite l’acceptation d’un accroissement des exigences liées aux tâches. À l’inverse, la dégradation de la motivation est un des facteurs prédictifs de l’épuisement émotionnel.

36Nous avons pu constater sur le terrain l’utilisation du vocabulaire lié au bien-être professionnel chez deux langagiers, qui ont partagé avec nous leurs vues sur l’autonomie, le rendement, la maîtrise des tâches et la satisfaction au travail, en lien avec l’utilisation de SIL. Les deux profils étudiés ne sont en aucun cas représentatifs de la population des langagiers au Canada ; ils constituent même, sans que cela ait été anticipé par nous, deux cas extrêmes du spectre allant de la segmentation des tâches à l’autonomie dans l’organisation du travail. Leur témoignage nous conduit néanmoins à constater avec eux l’importance de prendre en compte les facteurs de bien-être professionnel des ressources humaines langagières au moment de la décision d’adopter et de la mise en œuvre de technologies langagières, car les modifications des procédures et de l’organisation du travail qui sont associées à l’introduction d’un outil technologique ont visiblement un effet sur ce bien-être professionnel. Dans un contexte de pénurie de ressources spécialisées, il semble pertinent de maximiser la satisfaction au travail des langagiers, afin de les maintenir en poste et de tirer parti de leur créativité dans l’amélioration, en retour, des procédures et des outils.

37La présente communication ne rend pas compte des résultats d’une étude systématique. Elle ne porte pas non plus sur les liens éventuels entre productivité, intégration des systèmes d’information et satisfaction au travail. Les SIL ont fait leur entrée il y a peu dans notre paysage technologique ; leurs marchés et leurs applications sont en pleine évolution. De notre point de vue, il est essentiel d’étudier cette évolution notamment sous l’angle des aspects humains qui sont en jeu au sein de l’organisation, de manière à disposer d’une meilleure connaissance des obstacles humains et organisationnels qui pourraient entraver l’efficacité de leur exploitation. Néanmoins, nos données d'entrevue, peu nombreuses mais riches, nous permettent, avec un certain recul, de mieux situer le phénomène, à la lumière entre autres des écrits scientifiques disponibles à ce jour et que nous avons consultés.

38En effet, dans la littérature en systèmes d'information ainsi que dans plusieurs autres littératures, la technologie constitue généralement un facteur exogène qui a des impacts directs ou indirects sur, par exemple, des mesures de performance organisationnelle, groupale ou individuelle, voire des processus en soi. La théorisation utilisée par les auteurs pose généralement des effets similaires tout au long de la durée de vie du phénomène et ne tient pas compte de l'évolution naturelle du phénomène. Elle ne distingue pas entre le caractère formatif des construits mis en cause et leur caractère réflexif. Une mauvaise spécification du rôle précis du construit dans le modèle conduit à une théorisation erronée et est source d'erreur dans les mesures du modèle (Freeze et Raschke, 2007). Les modèles posent soit qu'un construit est formatif, soit qu’il est réflexif, mais ne permettent généralement pas le changement de rôle du construit à travers le temps. D'un rôle formatif du construit à une certaine époque sur un horizon temporel large, le rôle peut devenir réflexif plus tard. Nous élaborons davantage dans ce qui suit.

39À la lumière de nos données, nous notons que dans un cas les langagiers, en plus d'avoir un certain contrôle sur les outils utilisés, ont une grande expérience de travail avec les outils alors que dans l'autre cas, ni le contrôle ni l'expérience n'étaient véritablement présents. Tout comme le marteau constitue une extension du bras du charpentier lorsque celui-ci en a acquis la maîtrise, les SIL et les outils de traduction peuvent, croyons-nous, devenir une extension naturelle des capacités et habiletés du langagier. Il faudra au charpentier un certain temps pour maîtriser son instrument ; il doit en faire l'apprentissage. Toutefois, pendant cette phase, les craintes seront élevées. Crainte de blessure, crainte de manquer son coup... Le stress sera aussi au rendez-vous, stress engendré par son manque d’habileté dans l’utilisation de l'outil bien sûr, mais aussi stress engendré par la pression liée aux délais de livraison. L'expérience et les habiletés se développant, le marteau n'est plus un facteur exogène ; il prend sa place comme facteur endogène dans le système, il s'intègre avec l'humain. À ce titre, la théorisation doit donc repositionner l'humain et son outil dans une même dimension, dans une même unité de production. De fait, nous pouvons même avancer que le marteau n'est plus distinct du charpentier qui le manie ; les deux constituent un ensemble.

40Nous croyons que l'intégration d'une technologie dans un contexte de travail, langagier ou autre, pourrait être, par analogie, modélisée de la même manière. Au début, lors de l'insertion initiale de l'outil dans le contexte, alors que l'humain n'en a pas encore pris le contrôle, le bien-être individuel sera amoindri au niveau de l'affect, du confort, du stress et de l'anxiété, pour ne nommer que ces dimensions. À ce stade, la technologie est exogène, externe à l'individu et au processus de traduction. Suivant l'apprentissage de l'humain, le rôle et la place de la technologie seront redéfinis, repositionnés. Une fois que l’être humain maîtrisera la technologie, son bien-être ne sera plus affecté de la même manière. Il pourrait même être augmenté. La technologie fera corps avec le langagier et de ce fait, les impacts de la technologie devront être explorés suivant une autre perspective.

41D'ailleurs, les travaux de Zmud et Apple (1992) et Saga et Zmud (1994) ainsi que ceux de Jean-Jules et Villeneuve (sous presse) distinguent clairement différentes phases dans l'intégration des technologies de l'information dans le contexte de travail. Nous retrouvons tout d’abord la notion d'intégration des technologies dans l'organisation, qui correspond généralement à l'introduction des TI. Vient ensuite l'assimilation, qui se décline en deux grands phénomènes : la routinisation, qui correspond à l'insertion de la technologie dans les pratiques d'affaires, et l'infusion, qui correspond au fait que la technologie est tellement intégrée dans les routines organisationnelles qu'elle en modèle les rôles, procédures et nouvelles routines. Au stade de la routinisation, la technologie s'inscrit dans les pratiques organisationnelles de manière telle qu'elle cesse d'être perçue comme une nouveauté et est acceptée comme un acquis. Or, ces travaux, en particulier ceux de Jean-Jules et Villeneuve, soutiennent et démontrent que le rôle des technologies et leur interprétation diffèrent suivant le stade atteint dans le processus global d'assimilation. Conséquemment, les impacts différeront inévitablement suivant le stade atteint. En nous appuyant sur nos données d'entrevues, nous observons que dans le cas de l'entreprise de Stéphane, l'assimilation de la technologie est plus avancée, mieux intégrée dans les routines que ce que nous constatons dans le cas de l'entreprise de Marine, et que donc les inquiétudes et interrogations sont différentes. Nous en tirons comme leçon, entre autres, que les impacts sur le bien-être du langagier sont différents et semblent varier suivant le degré d'assimilation des SIL dans l'organisation.

42En conclusion, bien que notre étude soit par nature exploratoire, les données collectées ainsi qu'un raisonnement théorique nous permettent d'aiguiller nos recherches futures. De plus, la perspective changeante du rôle des SIL dans un processus plus global d'assimilation des technologies dans l'organisation nous amène à situer davantage notre recherche sur un horizon temporel élargi. Nous proposons donc de favoriser des approches longitudinales pour mieux comprendre l'évolution des impacts de la technologie sur le bien-être du langagier. C'est d'ailleurs le propre des modèles de processus, à l'opposé des modèles de variance, de mieux informer sur l'évolution et les rôles particuliers des forces en jeu eu égard à un phénomène à l’étude (Robey et Boudreau, 1999).

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To cite this document/Pour citer ce document

Anne-Marie Taravella et Alain O. Villeneuve , «Aspects humains des technologies langagières dans l’organisation», Tralogy [En ligne], Session 2 - Translation as a profession / Le métier du traducteur, Tralogy I, mis à jour le : 21/05/2014,URL : http://lodel.irevues.inist.fr/tralogy/index.php?id=134

Quelques mots à propos de :  Anne-Marie Taravella

Université de Sherbrooke

Quelques mots à propos de :  Alain O. Villeneuve

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